Nourrir sans dérégler
#96 | Magazine | Livres et Périodiques | Synthèse et présentation du guide Honey Bee Nutrition: A Review and Guide to Supplemental Feeding (Honey Bee Health Coalition, 2024).
La nutrition des colonies n’est plus un sujet réservé aux périodes de disette ou aux ruchers “en difficulté”. Avec des printemps irréguliers, des étés secs, des miellées plus courtes et des itinéraires de pollinisation toujours plus tendus, l’alimentation de complément - on parle de nourrissement - est devenue un outil de pilotage courant.
Le petit guide Honey Bee Nutrition: A Review and Guide to Supplemental Feeding (Honey Bee Health Coalition, 2024) synthétise et remet de l’ordre dans les pratiques de nourrissement, sans vendre de recette universelle. Il rappelle une règle simple : un apport réussi ne se juge pas à la quantité distribuée, mais à la cohérence entre les besoins du couvain, l’état des réserves et la dynamique réelle de la colonie. Dans les lignes qui suivent, nous proposons une synthèse structurée de ce document, devenu une référence largement diffusée dans la communauté apicole en attendant d’en tirer des sujets à creuser.
Publié en 2024, Honey Bee Nutrition: A Review and Guide to Supplemental Feeding est un guide de la Honey Bee Health Coalition, un collectif nord-américain réunissant apiculteurs, chercheurs, acteurs agricoles et structures techniques autour de la santé des pollinisateurs. Conçu dans un contexte où les disettes se multiplient et où la conduite des colonies devient plus dépendante des aléas climatiques, le document propose un cadre clair pour raisonner l’alimentation de complément sans la réduire à une simple question de sirop ou de “pâte protéinée”.
Il s’appuie sur la littérature scientifique et des retours de terrain pour remettre en perspective l’équilibre des apports (protéines, lipides, micronutriments, glucides), les risques associés à certaines pratiques et la nécessité d’ajuster les décisions à la dynamique réelle de la colonie et aux conditions locales. Diffusé largement dans les réseaux apicoles, le guide est généralement bien accueilli pour sa lecture pragmatique et sa capacité à structurer un sujet souvent traité de façon dispersée, tout en laissant une place assumée à l’adaptation régionale.
La colonie n’a pas “un” besoin, elle en a plusieurs, selon l’âge et la saison
Le guide insiste sur un point souvent sous-estimé : la colonie fonctionne comme un superorganisme. Les besoins ne sont pas identiques entre larves, nourrices, butineuses, reine et mâles. Chez l’ouvrière, l’alimentation change même avec l’âge. Une jeune abeille consomme davantage de protéines pour produire de la gelée larvaire ; une butineuse, elle, bascule vers un régime dominé par les glucides pour soutenir l’effort de vol.
Cette vision évite un piège classique : nourrir “pour nourrir”, en oubliant que la demande alimentaire n’a rien de constant. Un apport protéiné en fin d’hiver peut accélérer la montée en couvain, mais il peut aussi exposer la colonie à une impasse si la météo bloque les sorties et si l’environnement mellifère ne suit pas. Le nourrissement devient alors un accélérateur de stress, pas un soutien.
Protéines : la teneur ne suffit pas, la qualité compte
Dans le langage courant, un bon aliment protéiné est “riche”. Le guide est plus précis. Il rappelle que l’efficacité d’un apport dépend de la présence des dix acides aminés essentiels et de leurs proportions, décrites historiquement par DeGroot (1953) et reprises dans le document. Une pâte affichée à 20 % de protéines peut rester décevante si le profil en acides aminés est déséquilibré : l’acide aminé limitant bloque l’utilisation du reste.
Le guide donne aussi un ordre de grandeur physiologique parlant : une colonie de 50 000 abeilles récolte environ 142 kg de pollen par an et une jeune nourrice peut consommer 65 mg de protéines sur une dizaine de jours. Ces repères rappellent que le couvain n’est pas une variable abstraite : il se construit sur des flux massifs de matière, et une disette protéique se traduit vite par une réduction de ponte, puis par du cannibalisme larvaire lorsque la colonie n’arrive plus à suivre.
Lipides et micronutriments, l’angle mort des substituts
Les substituts modernes ne se résument plus à “soja + sucre”, mais le guide souligne un retard persistant : beaucoup de formulations restent limitées en micronutriments. Or le pollen ne fournit pas seulement des protéines ; il apporte aussi des lipides, des vitamines, des minéraux, des sels et des composés végétaux.
Les auteurs insistent sur le rôle des phytostérols, et citent un stérol particulièrement attendu dans l’alimentation de l’abeille : le 24-méthylènecholestérol, dont la présence dans le régime est associée à de meilleures performances biologiques. Ils mentionnent même une cible technique pour les formulations : environ 0,5 % du poids sec du régime en 24-méthylènecholestérol. Dans les faits, peu d’apiculteurs disposent de cette information au moment d’acheter une pâte. Le marché vend des pourcentages de protéines ; la colonie, elle, a besoin d’un ensemble cohérent.
Les lipides méritent la même attention. Le guide rappelle que le pollen peut contenir de 1 à 20 % de lipides et qu’une proportion de 5 à 8 % de lipides est recommandée pour un aliment protéiné de complément. Des travaux cités dans le texte suggèrent même que les nourrices cherchent spontanément un compromis entre acides aminés et lipides lorsqu’elles ont le choix. Autrement dit, l’appétence n’est pas qu’une affaire de “sucré” : la matière grasse et la source protéique pèsent lourd dans la consommation.
Sirop, inverti, HFCS : la chimie du nourrissement rattrape le rucher
Sur la partie glucides, le guide distingue clairement nectar, miel et sirop. Le nectar et le miel ne sont pas de simples solutions sucrées : ils contiennent aussi des micronutriments absents du saccharose dissous. Le sirop reste pourtant un outil incontournable en cas de disette, pour bâtir, relancer ou sécuriser des réserves.
Le point technique le plus concret concerne l’HMF (hydroxyméthylfurfural), sous-produit qui se forme lorsque des solutions sucrées riches en fructose sont chauffées ou stockées trop chaud. Le guide fixe un seuil de toxicité : au-delà de 30 ppm (parties par million), l’HMF devient problématique pour les abeilles. Il donne aussi des conditions de formation de se sous-produit : du miel stocké à 30 °C pendant 250 jours, chauffé à 50 °C pendant 10 jours ou à 70 °C pendant 10 heures peut atteindre ce niveau. Ces valeurs parlent à tous ceux qui transportent des sirops en cuve noire, qui laissent des bidons au soleil ou qui réchauffent “pour fluidifier”.
Le guide aborde également le HFCS 55 (sirop de maïs riche en fructose principalement utilisé aux USA) utilisé en nourrissement dans certaines filières. Il rappelle que le fructose favorise la formation d’HMF et cite des travaux indiquant des colonies nourries au HFCS avec une immunité plus faible et une sensibilité accrue à d’autres stress. Le prix au litre ne résume donc pas le coût réel d’un nourrissement.
Le matériel de nourrissement influence la conduite autant que la recette
Le guide décrit plusieurs dispositifs courants : nourrisseurs couvre-cadres, nourrisseurs cadres, sacs plastiques, nourrisseurs d’entrée, puis candi en période froide. Le choix n’est pas seulement une question de préférence. Il conditionne le risque de pillage, la facilité de contrôle, la fréquence des visites et la capacité des colonies faibles à accéder au nourrissement.
Un point mérite d’être retenu pour la pratique : le guide rappelle qu’un sirop laissé trop longtemps en nourrisseur peut moisir ou fermenter, et qu’un sirop altéré ne doit pas être donné. L’hygiène du matériel et le renouvellement font partie du nourrissement, au même titre que le ratio sucre/eau.
Pâtes protéinées sont à bien doser, sinon on nourrit les ravageurs
Le guide insiste sur un détail de terrain : la taille des patties. Une colonie en expansion rapide, sur un secteur pauvre en pollen, ne tirera pas grand-chose d’une petite portion distribuée “pour voir”. À l’inverse, une grosse pâte laissée plusieurs jours peut devenir un support à moisissures ou un aimant à nuisibles.
Le document illustre clairement le risque avec le petit coléoptère de la ruche (présent aux Etats-Unis ; en Italie pour l’Europe et à craindre pour la France d’ici quelques années) : des œufs peuvent être pondus dans des patties non consommées, ce qui transforme un nourrissement en incubateur à parasites. Dans certaines régions, fractionner et renouveler vaut mieux que charger d’un coup.
Le guide rappelle aussi une observation issue de la littérature récente : les pains protéinés (patties) commerciaux ne sont pas stockées comme le pollen en pain d’abeille. Ils sont consommés par une partie des adultes, et ne semblent pas être “versés” directement au couvain. Cela explique pourquoi certains apiculteurs constatent une consommation élevée sans effet net sur le couvain.
Probiotiques : des pistes sérieuses, un marché encore en avance sur les preuves
Le guide consacre une section aux probiotiques et prébiotiques, avec une prudence bienvenue. Le microbiote intestinal de l’abeille est relativement simple, structuré autour de cinq groupes majeurs (Gilliamella apicola, LactobacillusFirm-5, Lactobacillus Firm-4, Snodgrassella alvi, Bifidobacterium asteroides). Certaines études en laboratoire montrent des effets intéressants sur des agents pathogènes ou sur la dynamique de colonie, avec un résultat dépendant du mode d’administration (spray ou patties).
Le problème vient du décalage entre science et commerce : beaucoup de produits disponibles contiennent des souches peu adaptées aux abeilles, parfois issues d’autres filières animales. Le guide mentionne aussi des résultats prometteurs sur Nosema ceranae pour certains produits testés, mais il souligne que l’installation durable de ces bactéries dans l’intestin reste incertaine. Le message est clair : on peut suivre ces innovations, mais on ne les traite pas comme une assurance.
Une stratégie saisonnière cohérente, plutôt qu’un nourrissement automatique
Le guide propose une lecture saisonnière utile, qui colle à la conduite des ruchers.
Au démarrage de colonies sur cire neuve, il recommande de sécuriser d’abord les glucides pour permettre la construction des rayons. Au printemps, protéines et sirop peuvent soutenir la relance, tant que la ressource arrive derrière et que l’apiculteur coupe à temps avant la miellée pour éviter l’adultération. À la fin d’été et au début d’automne, l’enjeu bascule vers la préparation des abeilles d’hiver, avec un apport protéiné possible si les réserves de pain d’abeille sont insuffisantes. En hiver, le guide déconseille le nourrissement protéiné et privilégie des solutions adaptées au froid, en rappelant que les abeilles ont besoin d’eau pour consommer du sucre sec et que les colonies faibles gèrent mal ce type de ressource.
Ce que le guide admet franchement : l’appétence n’est pas un indicateur de performance
Le passage le plus technique du document se trouve dans la section sur les lacunes de connaissance. Le guide distingue trois notions trop souvent confondues au rucher : l’appétence, la digestibilité et l’assimilation. Une pâte peut être très consommée parce qu’elle est attractive, sans pour autant améliorer le couvain ou la longévité, faute d’assimilation correcte ou de micronutriments suffisants. Cette nuance explique bien des déceptions, y compris avec des produits réputés.
Le guide s’appuie aussi sur une synthèse de Noordyke & Ellis (2021) : les effets des aliments commerciaux sur la force de colonie, le couvain ou la production sont souvent neutres ou variables selon les essais. Les résultats ne condamnent pas le nourrissement ; ils obligent à le traiter comme une mesure de gestion, pas comme un substitut au paysage.
Nutrition et stress est l’effet cumulatif que l’on voit trop tard
Le guide rappelle enfin que la nutrition influence la résistance aux autres pressions. Les colonies sous-alimentées hivernent moins bien, développent davantage de charges pathogènes et produisent moins de couvain. Il mentionne aussi des effets combinés entre pesticides et déficit nutritionnel, avec des impacts documentés sur la longévité, l’orientation et l’apprentissage. Dans un contexte où les fenêtres de butinage se resserrent, cette interaction pèse lourd : une colonie “juste correcte” sur le plan alimentaire encaisse mal un épisode météo défavorable ou un stress chimique.
Ce guide tient en une ligne directrice claire : nourrir, oui, mais sans bousculer le rythme biologique de la colonie. Un bon nourrissement n’est pas celui qui vide un seau en quelques jours. C’est celui qui comble les déficits au bon moment, limite les effets secondaires et préserve la place du seul aliment que les abeilles transforment sans compromis : la ressource florale.
Référence
Honey Bee Health Coalition. (2024). Honey Bee Nutrition: A Review and Guide to Supplemental Feeding. First Edition, Honey Bee Health Coalition, January 1 2024. Disponible en ligne :
https://honeybeehealthcoalition.org/wp-content/uploads/2024/01/HBHC-Honey-Bee-Nutrition-Guide-Supplementary-Feeding-Guide-2024.pdf







